Body without organs
Je pense à Logic of Sensation de Deleuze, à la manière dont l’œil fusionne avec la toile, dont l’oreille voit mieux, dont les forces des corps déformés deviennent visibles sur la toile. Et à la manière dont la dernière tache de couleur de l’artiste Francis Bacon, à la fin du processus artistique, expose l’œuvre aux processus intuitifs, cosmiques, aléatoires, pour l’achever ou la détruire. Deleuze parle de vibration, d’abandon, de frontières fluides du corps physique, mais aussi d’un corps sans organes (body without organ). Sa pensée n’est pas si éloignée des Kena Upanishads. Ailleurs, Deleuze écrit à propos de « body without organs » (bwo) :« Inscribed on the plane of consistency are haecceities, events, incorporeal transformations that are apprehended in themselves; nomadic essences, vague yet rigorous; continuums of intensities or continuous variations, which go beyond constants and variables; becomings, which have neither culmination nor subject, but draw one another into zones of proximity or undecidability; smooth spaces, composed from within striated space. We will say that a body without organs, or bodies without organs (plateaus) comes into play in individuation by and haecceity, in the production of intensities beginning at a degree zero, in the matter of variation, in the medium of becoming or transformation, and in the smoothing of space. A powerful nonorganic life that escapes the strata, cuts across assemblages, and draws an abstract line without contour, a line of nomad art and itinerant metallurgy. Does the plane of consistency constitute the body without organs, or does the body without organs compose the plane? Are the Body without Organs and the Plane the same thing? In any event, composer and composed have the same power: the line does not have a dimension superior to that of the point, nor the surface to that of the line, nor the volume to that of the surface, but always an anexact, fractional number of dimensions that constantly increase or decrease with the number of its parts. The plane sections multiplicities of variable dimensions. The question is, therefore, the mode of connection between the different parts of the plane: To what extent do the bodies without organs interconnect? How are the continuums of intensity extended? What is the order of the transformational series? » (Deleuze A 1000 Plateaus p. 507)
Je pense que cette notion très large de « body without organ » aide ici. Dans les Upanishads, il s’agit, au cœur, du rapport entre Brahman et le monde. Pour faire l’expérience de lui-même, Brahman crée à partir de lui-même un soi (Atman), une conscience (Puruscha), qui se réalise à travers la nature (Prakriti). Le monde physique est un habitat pour les forces qui surgissent de Brahman — dans l’hindouisme, sous la forme des dieux. La configuration de cette réalité est Brahman qui fait l’expérience de lui-même. Brahman est Atman, unité et diversité ne sont pas des contraires, elles se contiennent l’une l’autre. Il existe un parallèle dans l’orientation vers une philosophie de l’immanence, une philosophie non dualiste. Comment reconnaître la complexité de la conscience comme immanence ? La première réponse chez Aurobindo serait que la rationalité n’en est pas capable. Elle doit être transcendée, dépassée. Ce n’est que par l’abandon du petit soi, de l’ego, que deviennent possibles des expériences vraiment significatives. Les états de Satcitananda nous font participer au déploiement de la conscience. C’est ce déploiement que Deleuze décrit matériellement. Ce qu’Aurobindo décrit par la différenciation de la conscience est décrit chez Deleuze par les mouvements et les liaisons de la pensée et des sens.Raconter
Je me demande donc : de quels récits s’agit-il ? Quelles histoires sont racontées ? Mon impression est que, dans beaucoup d’œuvres d’artistes contemporains en Inde, il ne s’agit pas de raconter des histoires autobiographiques, bien que l’expérience et la biographie personnelles y résonnent naturellement souvent de manière nette. Mais ce n’est justement pas le sujet. Il ne s’agit pas de demander ce que l’artiste voulait nous dire par là. C’est pourquoi il n’y a dans la galerie Tasmai aucun texte explicatif, pas même de noms, de titres, etc. Les œuvres sont simplement au mur, se tiennent par elles-mêmes. Les images ne représentent pas une histoire. Il existe certes en Inde, comme dans toute tradition culturelle, des récits de forme mythologique, religieuse ou impériale qui constituent le tissu d’une « cultural fabric ». En Inde, les nombreuses figures des épopées et des temples sont omniprésentes. Mais il est difficile pour tout le monde de toujours les déchiffrer. Il existe tant de traditions locales, le sous-continent est immense, qu’il ne s’agit pas tant d’Indiens ou de non-Indiens capables de décoder le langage visuel. Ce sont des engagements personnels des artistes avec leur propre expérience. Ces récits sont façonnés de manière à permettre des points de connexion — un rhizome, un plateau, un plan. Lorsque je vois une œuvre qui, au premier regard, peut paraître un peu naïve, je me surprends à voir mon esprit occidental penser de manière rétinienne et catégoriser. Objectif manqué… Deuxième tentative. Quelle expérience devient sensible ici ? Comment mon œil se déplace-t-il ? Comment mon corps bouge-t-il, où est-ce que je m’attarde, où naît un lien entre mon expérience et ce que je vois ? Quelles images de pensée naissent dans mon esprit, quelle expérience spirituelle est éveillée ? Ce sont les questions qui vont, pour moi, dans la bonne direction. Que se passe-t-il ici au niveau empirique ? L’historien de l’art en moi se demande : comment puis-je en parler ? Les expériences de Satchitananda sont difficiles à communiquer. Je reviens alors à Deleuze. L’oreille voit mieux. La logique de l’expérience sensible est une logique qui n’en est pas une. Ce n’est pas une logique propositionnelle, il ne s’agit pas de vrai ou de faux. Pourtant, ce n’est ni aléatoire, ni quelconque, ni arbitraire. Les sens sont tenus ensemble par la vibration, la Kena Upanishad nous mène plus loin ici. Qui pense lorsqu’on pense, qui voit lorsqu’on voit ?« By whom missioned falls the mind shot to its mark? By whom yoked moves the first life-breath forward on its paths? By whom impelled is this word that men speak? What god set eye and ear to their workings? » (Kena Upanishad, traduction d’Aurobindo)
C’est le corps sans organes (bwo), Brahman qui fait l’expérience de lui-même, une conscience qui transcende l’ego. Il y a une résonance dans la vibration. C’est le rythme qui structure et relie. Quand les oiseaux gazouillent, le rythme permet la communication, ils forment une communauté, un habitat. Ainsi se forment des milieux et des territoires au sein desquels un soi se constitue seulement. Un dedans et un dehors naissent, une maison est construite. C’est ainsi que naît l’art. La théorie est toujours à la traîne. Mother India tells many Storys.« That is full; this is full. The full comes out of the full. Taking the full from the full the full itself remains. Aum, peace, peace, Peace. » (Invocation of Isha Upanishad)













© Christoph Klütsch




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